Broder, réparer, transmettre : La broderie comme geste politique et collectif
- Nine Ka
- il y a 2 jours
- 3 min de lecture
Longtemps associée à la sphère domestique et féminine, la broderie (tout comme la réparation textile, souvent considérée comme une pratique populaire) a été dévalorisée et invisibilisée. Reléguées aux marges, ces pratiques ont pourtant porté, et portent encore, des savoirs essentiels, des récits intimes et une puissance politique discrète mais tenace.
Une pratique ambivalente
Dans The Subversive Stitch, l’historienne de l’art Rozsika Parker montre que la broderie possède une double facette. Elle peut devenir un outil de contrôle social, destiné à contenir les femmes dans un rôle assigné, mais elle est aussi un espace d’expression intime et politique, un refuge, un lieu de résistance silencieuse.
Avant le XXᵉ siècle, on retrouve des traces de micro-gestes de résistance dans des broderies ou des ouvrages textiles réalisés comme supports de trauma (en prison, en asile, dans des contextes d’enfermement ou de contrainte). Il est impossible d’en dresser un inventaire exhaustif : considérées comme sans valeur artistique ou patrimoniale, ces pièces ont rarement été conservées.
Quand le textile devient politique
Au XXᵉ siècle, la broderie et les pratiques textiles investissent plus explicitement le champ politique et artistique. On peut notamment citer Judy Chicago (The Dinner Party), Faith Ringgold et ses quilts narratifs, Louise Bourgeois, Tracey Emin, les Arpilleras du Chili, le projet Stitch Their Names Together, ainsi que l’ensemble du mouvement Craftivism. Le textile devient support de mémoire, de revendication et de récit collectif.
Réparer, c’est résister
Longtemps délaissée alors même qu’elle porte des savoir-faire fondamentaux, la réparation textile réapparaît aujourd’hui comme une forme de résistance face aux dérives du capitalisme et de la société de consommation.
Réparer, ce n’est pas seulement prolonger la vie d’un vêtement.
C’est refuser l’obsolescence programmée.
C’est ralentir.
C’est reconnaître la valeur de l’usage, de la trace, de l’imparfait.
Dans un contexte marqué par la violence institutionnelle, la sidération collective et la crise écologique et sociale, ces gestes deviennent des outils sensibles pour reprendre prise, réactiver les corps, les récits et le collectif.
Pourquoi transmettre
Transmettre ces gestes est pour moi un acte profondément politique.
Parce que les savoirs textiles ont longtemps circulé hors des institutions, de main en main, de corps à corps, souvent sans être reconnus ni documentés.
Parce que la transmission crée du lien, ouvre des espaces de parole, de partage et d’attention.
Parce qu’elle permet de sortir de l’isolement, de faire collectif autrement, par le faire ensemble.
Transmettre, ce n’est pas produire des expert·es.
C’est rendre les gestes à nouveau disponibles.
C’est redonner confiance dans la capacité à faire, à réparer, à transformer.
La broderie impose un rythme lent. Elle oblige à être là, au présent. Elle crée un espace où l’on peut parler ou se taire, apprendre en regardant, en essayant, en se trompant. Un espace où la valeur n’est pas dans la performance, mais dans le processus.
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Faire mémoire, faire ensemble
La transmission textile est aussi une manière de fabriquer de la mémoire.
Chaque point, chaque reprise, chaque morceau ajouté raconte une histoire. Individuelle, mais toujours reliée aux autres.
Broder ensemble, réparer ensemble, c’est inscrire des gestes modestes dans la durée.
C’est construire un militantisme du quotidien, discret mais persistant.
Un militantisme qui passe par les mains, les corps, l’attention portée à ce qui a été abîmé — et qui mérite encore d’être réparé.
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